{"id":138,"date":"2010-01-18T08:39:53","date_gmt":"2010-01-18T07:39:53","guid":{"rendered":"http:\/\/khaledosman.fr\/WordPress\/?p=138"},"modified":"2023-03-03T12:10:56","modified_gmt":"2023-03-03T11:10:56","slug":"plagiomnie-contre-plagiat-psychique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2010\/01\/plagiomnie-contre-plagiat-psychique\/","title":{"rendered":"Plagiomnie contre plagiat psychique"},"content":{"rendered":"<p><strong>La querelle entre Camille Laurens et Marie Darrieussecq, qui avait port\u00e9 la violence symbolique au plus haut degr\u00e9 qu&rsquo;on puisse concevoir entre deux auteurs, n&rsquo;est pas encore vid\u00e9e.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Pour ceux qui auraient pass\u00e9 ces trois derni\u00e8res ann\u00e9es sur la plan\u00e8te Mars, rappelons les faits. En\u00a0 2007, Marie Darrieussecq publie un nouveau roman, <em>Tom est mort<\/em>, qui tourne autour de la douleur d&rsquo;une m\u00e8re perdant son enfant.\u00a0 Or, Camille Laurens avait publi\u00e9 en 1995 un r\u00e9cit intitul\u00e9 <em>Philippe<\/em> &#8211; sur une trag\u00e9die similaire, mais v\u00e9cue par son auteure dans la \u00ab\u00a0vraie vie\u00a0\u00bb.\u00a0 Le fait est que Marie Darrieussecq n&rsquo;a jamais cach\u00e9 son admiration pour <em>Philippe<\/em>, qui \u00e9tait m\u00eame une des raisons qui l&rsquo;ont pouss\u00e9e \u00e0 rejoindre POL, celui-ci devenant ainsi leur \u00e9diteur commun.\u00a0 Dans un <a href=\"http:\/\/www.leoscheer.com\/la-revue-litteraire\/2009\/12\/15\/22-camille-laurens-marie-darrieussecq-ou-le-syndrome-du-coucou#c269\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">texte<\/a> paru dans\u00a0 <em>La Revue litt\u00e9raire<\/em> ( \u00ab\u00a0Marie Darrieussecq ou le syndrome du coucou\u00a0\u00bb), Camille Laurens affirmait avoir ressenti,\u00a0 \u00e0 la lecture de <em>Tom est mort <\/em>, \u00ab\u00a0<em>une sorte de plagiat psychique\u00a0\u00bb<\/em>, de \u00ab\u00a0<em>piratage\u00a0\u00bb<\/em>, et accusait sa consoeur de l&rsquo;avoir d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de son histoire. Elle relevait par ailleurs la g\u00eane qu&rsquo;elle avait per\u00e7ue chez Marie Darrieussecq qui, au lieu de lui en parler ou de lui envoyer son livre, l&rsquo;aurait consciencieusement \u00e9vit\u00e9e, tout comme leur \u00e9diteur.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Bien que n&rsquo;\u00e9tant pas, loin s&rsquo;en faut, un lecteur assidu de l&rsquo;une ni de l&rsquo;autre (je n&rsquo;ai lu que <em>Truismes<\/em> d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, <em>Dans ces bras-l\u00e0 <\/em>de l&rsquo;autre, avec des impressions plus que mitig\u00e9es), je dois dire que cette querelle m&rsquo;a interpell\u00e9 en ce qu&rsquo;elle touche \u00e0 la notion passionnante, ambigu\u00eb mais aussi mouvante en fonction des \u00e9poques, de propri\u00e9t\u00e9 litt\u00e9raire.<\/strong><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;acte d&rsquo;accusation dress\u00e9 par Camille Laurens, lu \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, m&rsquo;avait laiss\u00e9 une dr\u00f4le d&rsquo;impression. Comme beaucoup, je trouvais cette accusation de \u00ab\u00a0plagiat psychique\u00a0\u00bb totalement abracadabrante: comment peut-on \u00eatre \u00e9crivain et exiger des autres qu&rsquo;ils s&rsquo;abstiennent d&rsquo;\u00e9crire sur ce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas eux-m\u00eames directement v\u00e9cu? L&rsquo;id\u00e9e me paraissait totalement antinomique avec la notion m\u00eame de litt\u00e9rature. N\u00e9anmoins, c&rsquo;\u00e9tait un beau texte, tr\u00e8s bien \u00e9crit (si j&rsquo;\u00e9tais m\u00e9chant, je dirais \u00ab\u00a0mieux que ses romans\u00a0\u00bb, mais je ne suis pas comme \u00e7a), manifestement sinc\u00e8re. Et puis, je trouvais que, m\u00eame si le \u00ab\u00a0plagiat psychique\u00a0\u00bb ne tenait pas debout, tous ces griefs pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9num\u00e9r\u00e9s ne pouvaient \u00eatre balay\u00e9s d&rsquo;un revers de la main.<\/strong><\/p>\n<p><strong>J&rsquo;ignorais \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque que Marie Darrieussecq avait d\u00e9j\u00e0 subi des accusations similaires de la part de Marie Ndiaye, qui avait trouv\u00e9 dans <em>Naissance des fant\u00f4mes<\/em> des similitudes frappantes avec l&rsquo;un de ses romans et le plan d&rsquo;un autre. En fait, la charge de Marie Ndiaye qui, n&rsquo;\u00e9tant pas marqu\u00e9e comme Camille Laurens par un \u00e9v\u00e9nement tragique, a pu prendre plus de recul, relevait plut\u00f4t de la col\u00e8re froide:<\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong>\u00abUn matin, nous nous sommes sentis mal, mon mari et moi. Lui avait l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre veuf, moi d&rsquo;\u00eatre morte. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 cause des fleurs, \u00e0 cause des couronnes que me tressait madame Darrieussecq sit\u00f4t qu&rsquo;elle avait \u00e0 parler de son dernier roman, <em>Naissance des fant\u00f4mes<\/em> (P.O.L). Ces \u00e9loges insistants avaient quelque chose de bizarre, de tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able [&#8230;] De plus, comme il montait de dessous les fleurs une vilaine odeur de soupe, il fallait y voir de plus pr\u00e8s. Je me procure donc le livre en question. Au fil des pages, je me retrouve dans la position inconfortable et ridicule de qui reconna\u00eet, transform\u00e9, tritur\u00e9, rem\u00e2ch\u00e9, certaines choses qu&rsquo;il a \u00e9crites.<\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Marie Ndiaye, sachant pertinemment que les \u00e9ventuels emprunts \u00e9taient bien trop diffus pour fonder une proc\u00e9dure en\u00a0plagiat, r\u00e9cusait ce dernier terme pour invoquer une notion moins juridique mais bien plus infamante:<\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong>Aucune phrase, rien de pr\u00e9cis: on n&rsquo;est pas l\u00e0 dans le plagiat, mais dans la singerie. A cette heure, suffisamment de critiques ont jug\u00e9 l&rsquo;ouvrage (\u00ab<em>Naissance des fant\u00f4mes<\/em> fait irr\u00e9sistiblement penser \u00e0 l&rsquo;univers de Marie NDiaye\u00bb, <em>le Journal du dimanche<\/em>. \u00ab<em>Naissance des fant\u00f4mes<\/em> peut, en maints endroits, passer pour un pastiche de la <em>Sorci\u00e8re<\/em> (Minuit)\u00bb, <em>l&rsquo;Ev\u00e9nement du jeudi)<\/em>, pour que je m&rsquo;abstienne d&rsquo;en rajouter, comprenant trop bien pourquoi mon nom est cit\u00e9 \u00e0 tire-larigot par madame Darrieussecq, entre un compliment \u00e0 monsieur Jupp\u00e9 et une opportune \u00e9vocation de la Shoah. Alors, assez! Assez de ces basses pratiques dont le milieu litt\u00e9raire et mondain, de Beyala \u00e0 Gaillot, a donn\u00e9 ces derniers temps de pitoyables exemples. On ressent d\u00e9go\u00fbt et col\u00e8re de se voir contre soi m\u00eal\u00e9 \u00e0 de sordides reptations mercantiles, de d\u00e9couvrir qu&rsquo;on vous couvre de fleurs pour confortablement vous marcher dessus, et on le dit.\u00bb<\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Evidemment, on ne pouvait\u00a0s&#8217;emp\u00eacher de penser que le terme de \u00ab\u00a0singerie\u00a0\u00bb n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 choisi par hasard, qu&rsquo;il y avait \u00a0l\u00e0 un retournement assez ironique de l&rsquo;assimilation (traditionnelle dans la \u00ab\u00a0pens\u00e9e\u00a0\u00bb raciste) des Noirs \u00e0 des singes, quand bien m\u00eame Marie Ndiaye (n\u00e9e \u00e0 Pythiviers d&rsquo;une m\u00e8re fran\u00e7aise et d&rsquo;un p\u00e8re s\u00e9n\u00e9galais qu&rsquo;elle a peu connu)\u00a0 s&rsquo;est toujours abstenue de se d\u00e9finir par rapport \u00e0 d&rsquo;\u00e9ventuelles \u00ab\u00a0racines\u00a0\u00bb africaines.\u00a0 Mais au-del\u00e0, il y avait dans ces accusations une charge beaucoup plus terrible que ne l&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 une action en justice, forc\u00e9ment discutable. Au fond, en se pla\u00e7ant sur le terrain de la morale (malhonn\u00eatet\u00e9 intellectuelle et manoeuvres mercantiles), l&rsquo;auteure de la <em>Sorci\u00e8re<\/em> frappait bien plus fort, bien plus habilement que ne le ferait, quelques ann\u00e9es plus tard, Camille Laurens.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ce qui est certain, c&rsquo;est que cette affaire a laiss\u00e9, aussi bien chez l&rsquo;accus\u00e9e, qui a ressenti l&rsquo;attaque de Camille Laurens comme\u00a0 un \u00ab\u00a0assassinat\u00a0\u00bb symbolique, que chez\u00a0 l&rsquo;accusatrice, qui s&rsquo;est vu signifier par son \u00e9diteur la fin de leur collaboration, des blessures profondes. A tel point que les deux \u00e9crivaines reviennent, en cette rentr\u00e9e 2010, avec deux livres qui en portent respectivement la trace.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Marie Darrieussecq publie un essai intitul\u00e9 <em>Rapport de police<\/em>, o\u00f9 elle analyse la notion de plagiat dans une perspective historique, proposant pour cela le n\u00e9ologisme de \u00ab\u00a0plagiomnie\u00a0\u00bb, mot-valise construit \u00e0 partir de \u00ab\u00a0plagiat\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0calomnie\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong>J&rsquo;ai \u00e9crit ce livre, <em>dit-elle<\/em>, pour me soigner th\u00e9rapeutiquement et pour aider les futurs \u00e9crivains incrimin\u00e9s.<\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Sa querelle personnelle avec Laurens, si elle n&rsquo;est pas \u00e9lud\u00e9e, est noy\u00e9e au milieu d&rsquo;une r\u00e9flexion beaucoup plus large sur les utilisations de l&rsquo;accusation de plagiat dans l&rsquo;histoire litt\u00e9raire.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Camille Laurens, elle, fait para\u00eetre <em>Romance nerveuse<\/em>, une \u00ab\u00a0fiction\u00a0\u00bb o\u00f9\u00a0 la querelle est rev\u00e9cue par personnages interpos\u00e9s. Le personnage de la romanci\u00e8re rivale est seulement accus\u00e9 de \u00ab\u00a0singerie\u00a0\u00bb (avec le recul, Camille Laurens a sans doute pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 adopter cette qualification, bien plus pertinente que celle de \u00ab\u00a0plagiat\u00a0\u00bb). Mais c&rsquo;est surtout le personnage de l&rsquo;\u00e9diteur, dont l&rsquo;attitude a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue comme une trahison, qui est au coeur du roman, o\u00f9 il est \u00e9galement question d&rsquo;une humiliante romance avec un paparazzo sans scrupules (pl\u00e9onasme).<\/strong><\/p>\n<p><strong>Affaire \u00e0 suivre donc&#8230;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>\u00a9 Khaled Osman<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La querelle entre Camille Laurens et Marie Darrieussecq, qui avait port\u00e9 la violence symbolique au plus haut degr\u00e9 qu&rsquo;on puisse concevoir entre deux auteurs, n&rsquo;est pas encore vid\u00e9e. 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