{"id":1452,"date":"2018-10-14T20:43:18","date_gmt":"2018-10-14T18:43:18","guid":{"rendered":"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/?p=1452"},"modified":"2025-01-16T08:12:32","modified_gmt":"2025-01-16T07:12:32","slug":"1452","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2018\/10\/1452\/","title":{"rendered":"Le dernier Sansal: un train qui roule \u00e0 vide&#8230;"},"content":{"rendered":"<p><b>Cela fait quelques jours que j&rsquo;ai termin\u00e9 <em>Le train d&rsquo;Erlingen<\/em>, et j&rsquo;avoue que j&rsquo;ai longuement h\u00e9sit\u00e9 sur la mani\u00e8re ad\u00e9quate d&rsquo;en parler. C&rsquo;est un livre que j&rsquo;aurais aim\u00e9 aimer, mais qui <\/b><!--more--><b> ne fait qu&rsquo;aggraver les probl\u00e8mes d\u00e9j\u00e0 rep\u00e9r\u00e9s \u00e0 la parution des pr\u00e9c\u00e9dents romans, du <em>Village de l&rsquo;Allemand<\/em> \u00e0 <i>2084<\/i> (que j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 chroniqu\u00e9 <em><a href=\"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/2015\/10\/2084-et-sans-ca-lislam-du-futur-cest-comment\/\">ici-m\u00eame<\/a><\/em>\u00a0), de sorte que dans le Sansal de la derni\u00e8re p\u00e9riode, seul <em>Rue Darwin<\/em> m&rsquo;appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme une r\u00e9ussite incontestable&#8230;<br \/>\nSi l&rsquo;expression gaspiller son talent a un sens, alors elle ne s&rsquo;applique \u00e0 nul autre mieux qu&rsquo;\u00e0 Sansal et \u00e0 son dernier opus, tant le meilleur (en trop maigres quantit\u00e9s cette fois-ci) y voisine avec le pire (tr\u00e8s abondamment repr\u00e9sent\u00e9).<\/b><\/p>\n<p><b>Le meilleur, c&rsquo;est la phrase de Sansal, sa mani\u00e8re de manier la langue avec maestria, d&rsquo;en varier les plaisirs avec une joie non dissimul\u00e9e. C&rsquo;est aussi, quoique trop rarement, les traits d&rsquo;humour redoutables, par exemple dans les passages satiriques raillant l&rsquo;inaction des autorit\u00e9s municipales d&rsquo;Erlingen face aux menaces pesant sur la ville. C&rsquo;est enfin la curiosit\u00e9 insatiable d&rsquo;un \u00e9crivain capable de s&rsquo;int\u00e9resser autant \u00e0 la saga d&rsquo;une grande famille industrielle allemande qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;essai d&rsquo;un philosophe am\u00e9ricain vantant les valeurs de libert\u00e9 et de r\u00e9volte.<\/b><\/p>\n<p><b>Le pire, c&rsquo;est&#8230; tout le reste.<br \/>\nLa construction, d&rsquo;abord, qui se veut particuli\u00e8rement travaill\u00e9e, voire machiav\u00e9lique, mais qui n&#8217;emporte gu\u00e8re la conviction.<\/b><\/p>\n<p><b>Elle se fonde sur la narration simultan\u00e9e de deux histoires reli\u00e9es par un ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9incarnation que\u00a0rien n&rsquo;est fait pour rendre plausible. Une prof d&rsquo;histoire en banlieue parisienne sortant du coma dans la peau de l&rsquo;h\u00e9riti\u00e8re d&rsquo;un empire industriel b\u00e2ti sur deux si\u00e8cles, la trouvaille aurait pourtant pu s\u00e9duire, mais les points qui les rapprochent sont trop artificiels pour \u00eatre cr\u00e9dibles. <\/b><\/p>\n<p><b>L<\/b><b>e manque de diff\u00e9renciation entre les personnages s\u00e8me la confusion. Nous avons deux vieilles dames (Ute von Ebert et Elisabeth Potier) qui correspondent, chacune dans son \u00e9poque, avec leurs filles respectives (Hannah et L\u00e9a), lesquelles se trouvent \u00eatre install\u00e9es toutes deux en Angleterre (loin de leurs m\u00e8res). Nous avons aussi deux migrants allemands qui ont tous deux fait fortune en Am\u00e9rique et donn\u00e9 naissance \u00e0 de grandes lign\u00e9es industrielles\u00a0(les von Ebert et les von Horneberger). Ces paires ne produisent en contrepartie aucune puissance narrative.<br \/>\nPlus grave, les multiples imbrications mises en oeuvre par l&rsquo;auteur (r\u00eave dans la r\u00e9alit\u00e9, fiction dans le documentaire, roman dans le roman) ne fonctionnent pas: le r\u00eave manque d&rsquo;incarnation, le documentaire s&rsquo;\u00e9ternise et le roman est un aveu d&rsquo;\u00e9chec&#8230; au point qu&rsquo;on se demande souvent dans quelle \u00e9poque et quel type de narration on se trouve.<br \/>\nIl semble d&rsquo;ailleurs que Sansal et son \u00e9diteur se soient rendus compte du risque d&rsquo;\u00e9garement du lecteur face \u00e0 cette construction emberlificot\u00e9e, puisque nous avons droit \u00e0 une s\u00e9rie de pr\u00e9ambules et d&rsquo;appendices: le roman s&rsquo;ouvre sur un \u00ab\u00a0Prologue\u00a0\u00bb explicatif qui \u00e9lucide en quelque sorte les fragments d\u00e9routants qu&rsquo;on va lire, et se referme sur plusieurs post-textes: un \u00ab\u00a0\u00c9pilogue\u00a0\u00bb qui apporte non pas un \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9cit final mais une r\u00e9flexion assez d\u00e9cal\u00e9e, ensuite une \u00ab\u00a0Note\u00a0\u00bb intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Un livre qui reste \u00e0 \u00e9crire\u00a0\u00bb (sous-titr\u00e9e \u00ab\u00a0Une promesse doit \u00eatre tenue, f\u00fbt-ce \u00e0 moiti\u00e9\u00a0\u00bb) qui explique pourquoi ce que nous avons en main n&rsquo;est pas achev\u00e9 et ne le sera sans doute jamais, enfin un \u00ab\u00a0Post-scriptum\u00a0\u00bb qui montre que les questions ouvertes surpassent de beaucoup celles auxquelles il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu.<\/b><\/p>\n<p><b>Le contenu m\u00e9ta-textuel ensuite. L&rsquo;utilisation d&rsquo;un mat\u00e9riau exog\u00e8ne peut \u00eatre fascinante et c&rsquo;est un proc\u00e9d\u00e9 que personnellement j&rsquo;affectionne, mais force est de constater que la mani\u00e8re dont il est utilis\u00e9 ici est assez malheureuse. Le mat\u00e9riau est par trop h\u00e9t\u00e9roclite, qui va du plus passionnant &#8211; la description du mus\u00e9e de l&rsquo;immigration de Bremerhaven -, au plus trivial &#8211; <em>Le Jouet<\/em>, film de Francis Weber avec Pierre Richard. On a droit \u00e0 des synth\u00e8ses interminables d&rsquo;essais de Virgil Gheorghiu ou de David Thoreau, quand ce n&rsquo;est pas \u00e0 un r\u00e9sum\u00e9 presque complet du <em>D\u00e9sert des Tartares<\/em> de Dino Buzatti. Il y a aussi un opuscule imaginaire dont on ne sait \u00ab\u00a0rien de rien\u00a0\u00bb sinon qu&rsquo;il sent le soufre (son auteur se serait donn\u00e9 pour mission de d\u00e9masquer l&rsquo;imposture des trois religions monoth\u00e9istes), mais on n&rsquo;en saura finalement que tr\u00e8s peu sur ce myst\u00e9rieux ouvrage.<\/b><\/p>\n<p><b>Voil\u00e0 qui nous am\u00e8ne au troisi\u00e8me travers, sans doute le plus d\u00e9plaisant: <em>Le train d&rsquo;Erlingen,\u00a0<\/em>comme avant lui <em>2084<\/em>, souffre d&rsquo;une confusion totale du message. L&rsquo;auteur semble osciller entre deux tentations contraires. <\/b><\/p>\n<p><b>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, nommer sa cible &#8211; l&rsquo;islamisme &#8211; et la viser par des attaques directes.<br \/>\nOn aurait suivi sans h\u00e9siter l&rsquo;auteur dans ce juste combat, s&rsquo;il n&#8217;emportait pas dans l&rsquo;amalgame <em>tous<\/em> les Musulmans sans distinction (afflig\u00e9s, comme dans les pires \u00e9ructations de Zemmour ou de Finkielkraut, d&rsquo;une incapacit\u00e9 ontologique \u00e0 vivre paisiblement aux c\u00f4t\u00e9s des populations aurochtones). Il est ainsi particuli\u00e8rement g\u00eanant de lire des r\u00e9flexions commes celles-ci &#8211; le fait qu&rsquo;elles soient imput\u00e9es \u00e0 ses personnages de \u00ab\u00a0fiction\u00a0\u00bb n&rsquo;y change rien sachant qu&rsquo;elles sont parfaitement assum\u00e9es par Sansal dans ses interviews.<br \/>\nUte:<em> \u00ab\u00a0Je n&rsquo;ose penser \u00e0 ce qui a pu se commettre en ces terres d&rsquo;islam<\/em> [pour retrouver l&rsquo;auteur de l&rsquo;opuscule blasph\u00e9matoire], <em>Mahomet est la prunelle des yeux d&rsquo;Allah, les fid\u00e8les tueraient leurs enfants dans le ventre de leurs m\u00e8res pour un seul de ses cheveux.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nL\u00e9a: <em>\u00ab\u00a0L&rsquo;Europe exige d&rsquo;eux une int\u00e9gration [&#8230;] allant jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;assimilation conforme, que les migrants de confession musulmane ne peuvent accepter sans se mettre \u00e0 mal avec leur religion et sans encourir la col\u00e8re de leur communaut\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nDe l&rsquo;autre, la tentation contraire: conserver d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une certaine ind\u00e9termination afin de donner une puissance plus universelle et plus intemporelle \u00e0 la charge. Mais ce flou entretenu brouille le discours et conduit \u00e0 des rapprochements \u00e9tranges. Ainsi, la banlieue d&rsquo;Erlingen dont sont originaires les domestiques d&rsquo;Ute ressemble curieusement \u00e0 l&rsquo;une de ces banlieues fran\u00e7aises dont il sera dit plus loin, sous la plume de L\u00e9a: <em>\u00ab\u00a0&#8230;et en face, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du RER, la zone aride, de la HLM en barres et tours folles \u00e0 perte de vue qui sent la friture \u00e0 l&rsquo;huile recycl\u00e9e, le mouton des steppes et le pneu br\u00fbl\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb. <\/em>D&rsquo;autres parall\u00e8les sont tellement abstraits qu&rsquo;ils en perdent toute efficacit\u00e9: les envahisseurs qui cernent Erlingen sans jamais se montrer ont beau arroser la ville de tracts proclamant \u00ab\u00a0la soumission ou la mort\u00a0\u00bb, on a beaucoup de mal \u00e0 voir en eux des islamistes. Et si la symbolique de la d\u00e9portation attach\u00e9e au \u00ab\u00a0train\u00a0\u00bb n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 personne, l&rsquo;effet d&rsquo;horreur est totalement d\u00e9samorc\u00e9 par le fait qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un train salvateur &#8211; un train de la vie donc &#8211; et non d&rsquo; \u00ab\u00a0un train de la mort\u00a0\u00bb.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Ce train qui n&rsquo;arrive jamais finit par incarner l&rsquo;\u00e9garement d&rsquo;un roman qui roule \u00e0 vide sans jamais trouver sa destination&#8230;<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a9 Khaled Osman<br \/>\n&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-<br \/>\n<em>Le train d&rsquo;Erlingen<\/em>, de Boualem Sansal, Gallimard, 2018.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-1453\" src=\"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/41Jb2-9slTL._SX195_.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"285\" \/><\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela fait quelques jours que j&rsquo;ai termin\u00e9 Le train d&rsquo;Erlingen, et j&rsquo;avoue que j&rsquo;ai longuement h\u00e9sit\u00e9 sur la mani\u00e8re ad\u00e9quate d&rsquo;en parler. 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