{"id":1521,"date":"2018-11-27T10:00:16","date_gmt":"2018-11-27T09:00:16","guid":{"rendered":"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/?p=1521"},"modified":"2024-12-15T18:08:35","modified_gmt":"2024-12-15T17:08:35","slug":"un-sillon-qui-aurait-merite-detre-creuse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2018\/11\/un-sillon-qui-aurait-merite-detre-creuse\/","title":{"rendered":"Un sillon qui aurait m\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre creus\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><b>Alors voil\u00e0, j&rsquo;ai lu <em>Le sillon<\/em> de Val\u00e9rie Manteau.<\/b><\/p>\n<p><b>Pas parce qu&rsquo;il a eu le Renaudot, non, j&rsquo;avais d\u00e9cid\u00e9 de le lire bien avant, en apprenant que le roman se passait \u00e0 Istanbul (j&rsquo;aime tellement cette ville que Guillaume Musso et m\u00eame Christine Angot pourraient\u00a0<\/b><!--more--><b style=\"color: #333333; font-style: normal;\"><b>m&rsquo;avoir comme lecteur s&rsquo;ils choisissaient d&rsquo;y situer un livre), et accessoirement parce que j&rsquo;aime bien les livres des \u00e9ditions Le Tripode, qui font un travail<\/b> formidable.<\/b><\/p>\n<p><b style=\"color: #333333; font-style: normal;\">C&rsquo;est une l<\/b><b>ecture que j&rsquo;ai faite le plus souvent sans d\u00e9plaisir.<\/b><\/p>\n<p><b>J&rsquo;ai aim\u00e9 ces quelques jours pass\u00e9s en compagnie de la narratrice, une Fran\u00e7aise partie vivre sa relation quelque peu chaotique avec son amoureux, un jeune Turc &#8211; ou plut\u00f4t un Turc jeune &#8211; d\u00e9\u00e7u par la r\u00e9volution avort\u00e9e de Gezi. Sur place, elle va s&rsquo;int\u00e9resser aux autres mouvements contestataires de l&rsquo;histoire de la Turquie, et d\u00e9cide de consacrer un livre \u00e0 Hrant Dink, h\u00e9raut de la d\u00e9fense des droits de la minorit\u00e9 arm\u00e9nienne (assassin\u00e9 en 2007 par un nationaliste \u00e9nerv\u00e9).<br \/>\nJ&rsquo;ai aim\u00e9 parcourir avec elle les rues d&rsquo;Istanbul, prendre des th\u00e9s et des bi\u00e8res en discutant avec ses compagnons &#8211; une sympathique bande de squatters opposants et de sans-papiers rebelles (ou l&rsquo;inverse). Elle vit son histoire d&rsquo;amour un peu difficile tout en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 l&rsquo;apr\u00e8s-r\u00e9volution, en commentant ce qu&rsquo;elle per\u00e7oit de la France, les malentendus mutuels, les rendez-vous rat\u00e9s entre Orient et Occident (alors que quiconque vit l\u00e0-bas passe p\u00e9riodiquement de l&rsquo;Europe \u00e0 l&rsquo;Asie et vice-versa).<\/b><\/p>\n<p><b>Je pourrais arr\u00eater l\u00e0 ma recension et m&rsquo;abstenir de dire ce qui m&rsquo;a agac\u00e9 dans le livre, en me contentant de renvoyer aux nombreuses critiques qui n&rsquo;auront pas manqu\u00e9 d&rsquo;en d\u00e9noncer les travers.<br \/>\nOr, je m&rsquo;aper\u00e7ois que personne dans la presse, je dis bien personne, n&rsquo;a \u00e9mis la plus petite r\u00e9serve vis-\u00e0-vis du roman, apparemment aur\u00e9ol\u00e9 d&rsquo;un formidable a priori favorable et immunis\u00e9 du moindre reproche par le fait que Val\u00e9rie Manteau est une journaliste qui a fait un passage par la r\u00e9daction de Charlie Hebdo entre 2008 et 2013. Mais d\u00e9sol\u00e9, \u00e7a ne m&#8217;emp\u00eache pas de trouver des d\u00e9fauts \u00e0 son bouquin&#8230;<\/b><\/p>\n<p><b>Voici donc, en vrac, mes motifs d&rsquo;agacement:<br \/>\n&#8211; Le \u00ab\u00a0coup de g\u00e9nie\u00a0\u00bb du roman est de suivre deux fils parall\u00e8les: d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 la romance chaotique de la narratrice avec son amoureux de Turquie, de l&rsquo;autre ses observations sur les milieux contestataires d&rsquo;Istanbul. Or si le fait de les combiner est sans nul doute une trouvaille heureuse, aucun des deux fils pris isol\u00e9ment n&rsquo;est vraiment satisfaisant.<br \/>\n&#8211; La narratrice joue au chat et \u00e0 la souris avec son amant (sic). Je dis \u00ab\u00a0sic\u00a0\u00bb d&rsquo;abord parce que le terme fait un peu surann\u00e9 (la narratrice l&rsquo;utilise aussi \u00e0 propos d&rsquo;une psychologue queer qu&rsquo;elle avait choisie comme <\/b><b>mentor lors de son premier s\u00e9jour \u00e0 Istanbul : \u00ab\u00a0Sait-il que nous avons \u00e9t\u00e9 amantes?\u00a0\u00bb), mais surtout parce qu&rsquo;il para\u00eet tr\u00e8s exag\u00e9r\u00e9: la seule fois o\u00f9 il lui fait l&rsquo;amour c&rsquo;est quand il est sous overdose de m\u00e9dicaments.<br \/>\n&#8211; Il faut dire qu&rsquo;elle a le don pour l&rsquo;\u00e9nerver. Alors qu&rsquo;il travaille comme serveur dans un bar bond\u00e9, elle choisit toujours l&rsquo;heure du coup de feu pour lui poser des questions du genre: \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce qui fait que la France est un symbole si important que le monde entier s&rsquo;est lev\u00e9 pour Charlie?\u00a0\u00bb. Sans d\u00e9conner?<br \/>\n&#8211; Du coup, \u00e7a se passe plut\u00f4t mal entre eux. Les circonstances voudraient qu&rsquo;on prenne naturellement parti pour elle, la pauvre, perdue dans une ville qu&rsquo;elle ne conna\u00eet pas, condamn\u00e9e \u00e0 glaner quelques mots d&rsquo;une langue qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas apprise, etc. Or dans cette querelle je me suis parfois surpris \u00e0 me ranger du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;homme (ce qui ne me ressemble pas du tout). Elle a l&rsquo;air d&rsquo;attendre \u00e9norm\u00e9ment de lui sans pour autant se montrer particuli\u00e8rement chaleureuse. Pour tout dire, elle n&rsquo;est jamais contente. Alors quand il lui lance: \u00ab\u00a0Tu hyst\u00e9rises tout le monde et tu ne nous aides pas.\u00a0\u00bb, on a envie de lui crier: oui, c&rsquo;est \u00e7a, envoie-la bouler!<br \/>\n&#8211; De son c\u00f4t\u00e9, elle ne le m\u00e9nage pas trop non plus. La preuve, elle s&rsquo;abstient de lui donner un pr\u00e9nom, se contentant d&rsquo;un \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb si vague qu&rsquo;on se demande parfois si c&rsquo;est bien de lui qu&rsquo;elle parle. Bien s\u00fbr, on peut y voir une forme de pudeur de l&rsquo;auteure souhaitant prot\u00e9ger l&rsquo;identit\u00e9 de son ex. Mais on peut aussi se dire qu&rsquo;elle le punit a posteriori en le condamnant \u00e0 l&rsquo;anonymat.<br \/>\n&#8211; \u00c0 certains moments, on se dit que la narratrice est sans doute plus nunuche que l&rsquo;auteure. Lors du passage de Val\u00e9rie Manteau \u00e0 \u00ab\u00a0La Grande Librairie\u00a0\u00bb, Fran\u00e7ois Busnel, tout en noyant le roman sous une pluie d&rsquo;\u00e9loges, a d&rsquo;ailleurs pris son air faussement rus\u00e9 pour lui faire observer avec un sens certain de l&rsquo;euph\u00e9misme: \u00ab\u00a0La narratrice est assez na\u00efve, plus na\u00efve que vous&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nMais cette id\u00e9e est un peu contre-intuitive: d&rsquo;habitude les \u00e9crivains cherchent plut\u00f4t \u00e0 donner \u00e0 leurs personnages plus d&rsquo;\u00e9paisseur et de myst\u00e8re qu&rsquo;ils n&rsquo;en ont eux-m\u00eames. Mais alors, c&rsquo;est peut-\u00eatre l&rsquo;auteure qui est encore plus nunuche que sa narratrice? se prend-on parfois \u00e0 penser avant d&rsquo;\u00e9carter bien vite cette hypoth\u00e8se vertigineuse.<br \/>\n&#8211; En observant les courants contestataires turcs, la narratrice d\u00e9cide d&rsquo;\u00e9crire un livre sur&#8230; Hrant Dink, ce qui est quand m\u00eame assez convenu: un peu comme si je partais observer les violences contre les Noirs aux \u00c9tats-Unis et que me venait l&rsquo;id\u00e9e incroyable de raconter le parcours de&#8230; Martin Luther King.<br \/>\n&#8211; De ce livre en cours d&rsquo;\u00e9criture, on ne saura pas grand-chose, sinon que le dessinateur qui doit fournir les illustrations a l&rsquo;air de bien avancer. Du coup, la biographie de Dink par Tuba \u00c7andar, dans laquelle elle puise des anecdotes \u00e0 la pelle, a l&rsquo;air beaucoup plus passionnante que son livre-fant\u00f4me. Bien s\u00fbr, on peut y voir une forme d&rsquo;humilit\u00e9 de l&rsquo;auteure trop modeste pour nous dire ce qu&rsquo;il y aura dans la biographie si longuement m\u00fbrie par sa narratrice. Mais on peut aussi se dire qu&rsquo;elle-m\u00eame n&rsquo;en a pas la moindre id\u00e9e. En tout cas elle n&rsquo;en cite pas une seule ligne.<br \/>\n&#8211; Ce qu&rsquo;elle cite tr\u00e8s abondamment, en revanche, ce sont les mots d&rsquo;auteurs turcs vivants, appartenant eux aussi \u00e0 cette mouvance contestataire s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9e par Erdogan et sa clique. Souvent il s&rsquo;agit de personnalit\u00e9s exceptionnelles comme Pinar Selek ou Asli Erdogan, qui ont toutes deux de la Turquie une vision p\u00e9n\u00e9trante et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Bien s\u00fbr, on peut y voir une forme d&rsquo;humilit\u00e9 de l&rsquo;auteure pr\u00e9f\u00e9rant laisser la parole \u00e0 celles qui savent. Mais on peut aussi se dire que ces citations brisent l&rsquo;\u00e9lan romanesque et d\u00e9vient le livre vers l&rsquo;essai litt\u00e9raire. \u00c0 la limite j&rsquo;aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;elle me donne sa vision \u00e0 elle, quitte \u00e0 parfois se tromper &#8211; ce que, au vu du reste, elle n&rsquo;aurait certainement pas manqu\u00e9 de faire.<\/b><\/p>\n<p><b>Au fond peut-\u00eatre que j&rsquo;attendais trop de ce livre, et que je l&rsquo;aurais voulu parfait, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit juste d&rsquo;un bon roman, que je recommande malgr\u00e9 tout (mais si!).<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a9 Khaled Osman<br \/>\n&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-<br \/>\n<em>Le sillon<\/em>, de Val\u00e9rie Manteau, Le Tripode, 2018.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-1527\" src=\"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/sillon.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"260\" \/><\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors voil\u00e0, j&rsquo;ai lu Le sillon de Val\u00e9rie Manteau. 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