{"id":2508,"date":"2023-02-22T12:41:24","date_gmt":"2023-02-22T11:41:24","guid":{"rendered":"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/?p=2508"},"modified":"2023-02-22T16:51:10","modified_gmt":"2023-02-22T15:51:10","slug":"les-heritiers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2023\/02\/les-heritiers\/","title":{"rendered":"Les H\u00e9ritiers"},"content":{"rendered":"<p><strong>Vu au cin\u00e9ma \u00ab\u00a0Les H\u00e9ritiers\u00a0\u00bb, un film de Marie-Castille Mention-Schaar, co-\u00e9crit avec Ahmed Dram\u00e9, interpr\u00e9t\u00e9 par Ariane Ascaride, Ahmed Drame\u0301, Noe\u0301mie Merlant, Genevie\u0300ve Mnich, Xavier Maly.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Bon&#8230; je vais essayer de temp\u00e9rer un tout petit peu <!--more-->l&rsquo;enthousiasme que semble susciter ce film, ce qui rel\u00e8ve presque de la mission impossible. <\/strong><br \/>\n<strong>Il est tr\u00e8s difficile en effet de s&rsquo;en prendre \u00e0 un film:<\/strong><br \/>\n<strong>&#8211; qui est bas\u00e9 sur une histoire vraie (nous y reviendrons);<\/strong><br \/>\n<strong>&#8211; qui d\u00e9crit une belle r\u00e9ussite p\u00e9dagogique collective, la participation d&rsquo;une classe de 2de d\u00e9favoris\u00e9e du lyc\u00e9e Leon-Blum de Cr\u00e9teil, au Concours de la R\u00e9sistance et de la D\u00e9portation, sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;une prof d&rsquo;histoire particuli\u00e8rement attachante;<\/strong><br \/>\n<strong>&#8211; qui \u00e9voque la question de la Shoah, et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, celle des enfants d\u00e9port\u00e9s et gaz\u00e9s, convoquant au passage le t\u00e9moignage (poignant) de Le\u0301on Zyguel, survivant des camps.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Je n&rsquo;aborderai pas ici les aspects artistiques (l&rsquo;ensemble \u00e9voque plut\u00f4t un t\u00e9l\u00e9film), ni les aspects \u00e9motionnels, qui eux fonctionnent plut\u00f4t bien, un peu trop bien m\u00eame, car l&rsquo;\u00e9motion &#8211; justifi\u00e9e &#8211; qu&rsquo;on ressent face \u00e0 cette histoire\/Histoire est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui emp\u00eache d&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chir et d&rsquo;en parler avec recul. Je m&rsquo;en tiendrai \u00e0 certains probl\u00e8mes id\u00e9ologiques que soul\u00e8ve le film.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hum, par o\u00f9 commencer? Eh bien par le d\u00e9but, tiens. Le film s&rsquo;ouvre sur une sc\u00e8ne dans laquelle une ancienne \u00e9l\u00e8ve de terminale portant le foulard islamique se voit refuser pour cette raison le retrait de son certificat de r\u00e9ussite au baccalaur\u00e9at par la principale du lyc\u00e9e. Partout ailleurs qu&rsquo;en France, ce refus serait jug\u00e9 hallucinant. \u00c0 l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve qui objecte justement qu&rsquo;elle a respect\u00e9 la loi pendant trois ans et que maintenant qu&rsquo;elle en a fini avec le lyc\u00e9e, elle aimerait qu&rsquo;on ne la force pas \u00e0 renier sa conviction, la principale r\u00e9pond par un argument totalement indigne: \u00ab\u00a0\u00c0 quel titre demandez-vous ce document? En tant qu&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, oui ou non? Donc vous \u00eates toujours soumise \u00e0 la loi\u00a0\u00bb. Le proviseur vient \u00e0 la rescousse de sa collaboratrice et confirme sa position, obligeant la jeune fille, qui ne consent pas \u00e0 se d\u00e9voiler sur-le-champ, \u00e0 repartir elle et sa m\u00e8re sans le pr\u00e9cieux document.<\/strong><br \/>\n<strong>Dans un entretien, la r\u00e9alisatrice dit que cette sc\u00e8ne a vraiment eu lieu \u00e0 L\u00e9on-Blum, et qu&rsquo;elle n&rsquo;a fait que montrer l&rsquo;impasse quand deux principes (la \u00ab\u00a0la\u00efcit\u00e9\u00a0\u00bb et la libert\u00e9 de croyance) s&rsquo;opposent. Mais il est des situations o\u00f9 ne pas prendre parti revient \u00e0 se taire devant une iniquit\u00e9. D&rsquo;ailleurs, le proviseur, qui pourrait \u00e0 ce moment \u00eatre per\u00e7u comme un \u00ab\u00a0garant de la loi\u00a0\u00bb un peu born\u00e9, a droit par la suite \u00e0 une sorte de \u00ab\u00a0r\u00e9habilitation\u00a0\u00bb, lorsqu&rsquo;on le voit refusant de c\u00e9der \u00e0 la pression de certains parents d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves qui voudraient \u00e9tendre l&rsquo;interdiction des foulards aux jupes longues. Son intransigeance n&rsquo;\u00e9tait donc pas due \u00e0 une obsession maladive, mais au fait qu&rsquo;il a la lourde t\u00e2che de maintenir un cap \u00e9quilibr\u00e9 au milieu des diff\u00e9rents tiraillements, sous peine que \u00ab\u00a0\u00e7a explose\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Cette sc\u00e8ne inaugurale, qui para\u00eet d\u00e9connect\u00e9e du reste du film, pose d&#8217;embl\u00e9e ce qui en est l&rsquo;un de ses aspects les plus probl\u00e9matiques, \u00e0 savoir que le d\u00e9fi de \u00ab\u00a0faire cohabiter 29 communaut\u00e9s\u00a0\u00bb se heurte principalement &#8211; voire exclusivement &#8211; au blocage de l&rsquo;une d&rsquo;entre elles. On s&rsquo;aper\u00e7oit bien vite en effet que la seule de ces \u00ab\u00a0communaut\u00e9s\u00a0\u00bb qui int\u00e9resse r\u00e9ellement la r\u00e9alisatrice est celle des Musulmans, dans leurs diff\u00e9rentes d\u00e9clinaisons:<\/strong><br \/>\n<strong>&#8211; l&rsquo;adolescente au foulard vue dans la s\u00e9quence introductive, qui revendique bruyamment et s&rsquo;\u00e9nerve, face au calme royal d&rsquo;une administration qui se sait prot\u00e9g\u00e9e par le paravent de la loi;<\/strong><br \/>\n<strong>&#8211; un converti de fra\u00eeche date, n\u00e9 Olivier mais qui demande avec obstination \u00e0 se faire appeler par son nouveau pr\u00e9nom musulman, \u00ab\u00a0Brahim\u00a0\u00bb, et se pique de contr\u00f4ler l&rsquo;assiduit\u00e9 de ses nouveaux correligionnaires \u00e0 la mosqu\u00e9e;<\/strong><br \/>\n<strong>&#8211; trois \u00e9l\u00e8ves qui mettent en demeure l&rsquo;une de leurs camarades d&rsquo;arr\u00eater de \u00ab\u00a0s&rsquo;habiller comme une p&#8230;\u00a0\u00bb, sous peine de la traiter comme telle, ce qu&rsquo;ils entreprennent de mimer dans une sc\u00e8ne d&rsquo;une rare violence. Celle-ci, secou\u00e9e par cette mise en garde, est ensuite montr\u00e9e surfant sur les sites de mode islamiques pour se choisir un hijab. <\/strong><br \/>\n<strong>&#8211; en contrepoint de ces arch\u00e9types repoussoirs, il y a Malik, musulman exemplaire s&#8217;employant \u00e0 venir en aide \u00e0 la vieille Mme L\u00e9vy, ou \u00e0 une autre voisine qui part en vacances en Isra\u00ebl et souhaite lui confier&#8230; son perroquet. Il est pieux (on le voit prier chez lui) mais \u00e7a n&rsquo;est pas grave, car au fond, c&rsquo;est un gar\u00e7on comme tout le monde, qui en pince pour Camelia, sa camarade qui fr\u00e9quente la \u00ab\u00a0syna\u00a0\u00bb d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. <\/strong><br \/>\n<strong>Cet \u00e9chantillon tend \u00e0 enraciner les clich\u00e9s: il y aurait deux types de Musulmans, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 le mauvais gar\u00e7on arabe de banlieue, soucieux de r\u00e9genter les filles et de les voiler (avec sa variante, le converti qui a mal assimil\u00e9 sa nouvelle foi et voudrait \u00eatre plus musulman que les Musulmans), de l&rsquo;autre le bon Musulman qui se fond dans le paysage, se garde de toute revendication sociale, politique ou identitaire, bref celui qui reste invisible et se d\u00e9voue pour aider &#8211; ou aimer &#8211; les Juifs de son entourage.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ceci nous am\u00e8ne au deuxi\u00e8me aspect probl\u00e9matique du film. Pour traiter de l&rsquo;objection \u00e0 laquelle le projet p\u00e9dagogique a failli se heurter de la part des \u00e9l\u00e8ves d&rsquo;origine arabe, la r\u00e9alisatrice nous montre comment cette question a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0r\u00e9gl\u00e9e une fois pour toutes\u00a0\u00bb. \u00c0 certains \u00e9l\u00e8ves qui demandent pourquoi on parle toujours des pers\u00e9cutions des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et jamais des exactions isra\u00e9liennes contre les Palestiniens, l&rsquo;enseignante r\u00e9plique que les premi\u00e8res constituent un g\u00e9nocide, et les secondes \u00ab\u00a0peut-\u00eatre un massacre, mais pas un g\u00e9nocide\u00a0\u00bb. C&rsquo;est \u00ab\u00a0peut-\u00eatre\u00a0\u00bb exact (encore que le nettoyage ethnique soit une r\u00e9alit\u00e9), mais cette distinction \u00e9nonc\u00e9e sur un ton sans appel ne r\u00e9sout en aucune fa\u00e7on la question pos\u00e9e. Elle sugg\u00e8re que seul un g\u00e9nocide \u00ab\u00a0en bonne et due forme\u00a0\u00bb, f\u00fbt-il pass\u00e9, m\u00e9rite qu&rsquo;on s&rsquo;y arr\u00eate et qu&rsquo;on se rassemble autour. Exit le massacre, f\u00fbt-il actuel. Celui-ci n&rsquo;est pas au programme et l&rsquo;indignation l\u00e9gitime \u00e9prouv\u00e9e par les \u00e9l\u00e8ves &#8211; pas seulement ceux d&rsquo;origine arabe &#8211; devra attendre&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>Enfin, le film \u00e9nonce une \u00e9vidence: \u00e0 condition d&rsquo;\u00eatre encourag\u00e9s, m\u00eame les \u00e9l\u00e8ves des classes dites difficiles sont capables de grande choses. Cela, nous le savons tous (du moins, j&rsquo;esp\u00e8re). Mais mettre en avant cette r\u00e9ussite sans se soucier du reste \u00e9vacue &#8211; c&rsquo;est le troisi\u00e8me aspect probl\u00e9matique &#8211; nombre de questions de soci\u00e9t\u00e9. Pourquoi en arrive-t-on \u00e0 des classes compos\u00e9es de cette fa\u00e7on? Pourquoi regroupe-t-on les \u00e9l\u00e8ves jug\u00e9s inaptes ou vou\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec? La politique de l&rsquo;\u00c9tat vis-\u00e0-vis des banlieues est-elle adapt\u00e9e? Les \u00e9l\u00e8ves ne sont-ils pas en droit d&rsquo;attendre et de demander plus qu&rsquo;une participation &#8211; certes r\u00e9ussie &#8211; \u00e0 un projet b\u00e9n\u00e9vole? Mais tout cela aurait sans doute g\u00e2ch\u00e9 la f\u00eate&#8230; Bien s\u00fbr, toutes ces objections risquent d&rsquo;\u00eatre balay\u00e9es par l&rsquo;argument que le film est bas\u00e9 sur une histoire vraie. Peut-\u00eatre, mais cela n&#8217;emp\u00eache pas que cette histoire nous est racont\u00e9e selon un certain angle, et que partant de l\u00e0, il est l\u00e9gitime de critiquer la vision qui nous est propos\u00e9e.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Copyright Khaled Osman (d\u00e9cembre 2014)<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vu au cin\u00e9ma \u00ab\u00a0Les H\u00e9ritiers\u00a0\u00bb, un film de Marie-Castille Mention-Schaar, co-\u00e9crit avec Ahmed Dram\u00e9, interpr\u00e9t\u00e9 par Ariane Ascaride, Ahmed Drame\u0301, Noe\u0301mie Merlant, Genevie\u0300ve Mnich, Xavier Maly. 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