{"id":2540,"date":"2023-02-22T16:16:02","date_gmt":"2023-02-22T15:16:02","guid":{"rendered":"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/?p=2540"},"modified":"2023-03-12T21:38:28","modified_gmt":"2023-03-12T20:38:28","slug":"rapatrie-dalgerie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2023\/02\/rapatrie-dalgerie\/","title":{"rendered":"Rapatri\u00e9 d&rsquo;Alg\u00e9rie"},"content":{"rendered":"<p><strong>Lu dans Afrique-Asie, sous la plume de Abdellali Merdaci, l&rsquo;article particuli\u00e8rement virulent que ce professeur (de th\u00e9orie litt\u00e9raire \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Constantine) consacre, sous le titre \u00ab\u00a0R\u00e9gis Debray, Kamel Daoud et l\u2019Alg\u00e9rie: une r\u00e9p\u00e9tition n\u00e9ocoloniale\u00a0\u00bb, au couronnement litt\u00e9raire et m\u00e9diatique de l&rsquo;auteur de <em>Mersault, contre-enqu\u00eate<\/em>. <\/strong><br \/>\n<strong>Au-del\u00e0 de ses\u00a0<\/strong><!--more--><strong>outrances manifestes et d&rsquo;un jugement s\u00e9v\u00e8re (que je ne partage pas) sur les qualit\u00e9s proprement litt\u00e9raires du r\u00e9cit de Kamel Daoud, cet article donne mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et m\u00e9rite certainement d&rsquo;\u00eatre lu et d\u00e9battu (extraits):<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Quelles peuvent \u00eatre les raisons d\u2019un attachement sans faille de l\u2019intelligentsia fran\u00e7aise \u00e0 un ouvrage qui n\u2019aurait pas ameut\u00e9 les grandes foules et les happenings m\u00e9diatiques s\u2019il \u00e9tait \u00e9crit par un Fran\u00e7ais? [&#8230;] Est-il possible de rappeler \u00e0 tous que Kamel Daoud et son insignifiant essai litt\u00e9raire sont plus une mise en sc\u00e8ne fran\u00e7aise, particuli\u00e8rement germanopratine, qu\u2019alg\u00e9rienne? L\u2019auteur de <em>Meursault, contre-enqu\u00eate,<\/em> habilement pris en charge par l\u2019institution litt\u00e9raire fran\u00e7aise, s\u2019inscrit dans les attentes de ce qui est appel\u00e9 la \u00ablitt\u00e9rature-monde en fran\u00e7ais\u00bb, ph\u00e9nom\u00e8ne proprement n\u00e9ocolonial qui s\u00e9vit depuis le fameux \u00abManifeste des Quarante\u00bb, en 2007, qui a d\u00e9cid\u00e9 de cr\u00e9er dans les marges de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise une p\u00e9riph\u00e9rie litt\u00e9raire regroupant plusieurs \u00e9crivains du monde, justifi\u00e9e par l\u2019usage commun de la langue fran\u00e7aise. <\/strong><br \/>\n<strong>Auteur alg\u00e9rien, Daoud n\u2019esp\u00e8re d\u00e9sormais qu\u2019une carri\u00e8re litt\u00e9raire fran\u00e7aise, loin d\u2019une litt\u00e9rature nationale alg\u00e9rienne, subissant encore l\u2019h\u00e9g\u00e9monie d\u2019un champ litt\u00e9raire parisien m\u00fb en recruteur de nouveaux bataillons d\u2019Afrique, les c\u00e9l\u00e8bres \u00abBat d\u2019Af\u00bb de jadis, faisant entendre aujourd\u2019hui, signe des temps changeants, le cliquetis de la plume comme, hier, celui du mousquet, ferraillant au service de la France. [&#8230;]<\/strong><br \/>\n<strong>Les aspirants \u00abn\u00e9o-indig\u00e8nes\u00bb au succ\u00e8s litt\u00e9raire parisien savent maintenant, comme Daoud, ce qu\u2019ils doivent faire et ils peuvent appr\u00e9cier profond\u00e9ment l\u2019amer prix de vilenie \u00e0 payer. [&#8230;]<\/strong><br \/>\n<strong>Comme beaucoup d\u2019\u00e9crivains fran\u00e7ais d\u2019origine alg\u00e9rienne, Kamel Daoud pr\u00e9tend faire de la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne dans les basses-fosses de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise et de son champ litt\u00e9raire germanopratin. Il y a, fichtrement enracin\u00e9 derri\u00e8re cette intention, la croyance confondante que l\u2019Alg\u00e9rie joue et jouera toujours dans les basses divisions, dans tous les domaines de l\u2019activit\u00e9 humaine. Si un footballeur a du talent, on a vite fait de le vendre \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, parce qu\u2019il a transcend\u00e9 le niveau national et la seule reconnaissance ne peut lui \u00eatre consentie que par un ailleurs magnifi\u00e9 (le symptomatique \u00ab l\u00e0-bas \u00bb). C\u2019est ce principe mis\u00e9rabiliste qui guide l\u2019expatriation de sportifs, d\u2019\u00e9crivains, d\u2019universitaires et d\u2019artistes, poursuivant hors du vrai pays de folles chim\u00e8res.<\/strong><br \/>\n<strong>Le seul avenir possible pour une litt\u00e9rature alg\u00e9rienne autonome ne peut \u00eatre envisag\u00e9 hors sol, \u00abl\u00e0-bas\u00bb, mais dans un ici r\u00e9solu, avec ses \u00e9diteurs, ses auteurs, ses lecteurs et ses institutions qui ne devraient plus lui manquer. Faut-il l\u2019\u00e9difier, cet avenir, contre une France litt\u00e9raire sans honneur, qui continue \u00e0 d\u00e9baucher ses \u00e9crivains et qui a fait de Kamel Daoud l\u2019oiseau rare d\u2019une saison litt\u00e9raire d\u00e9senchant\u00e9e? <\/strong><br \/>\n<strong>Debray peut insister sur cette oblig\u00e9e r\u00e9insertion de l\u2019auteur de Meursault contre-enqu\u00eate dans le souvenir de Camus et dans une francit\u00e9 litt\u00e9raire \u00e9ternellement d\u00e9voreuse: \u00abVous avez rapatri\u00e9 L\u2019\u00c9tranger dans la culture alg\u00e9rienne, fait de Camus un indig\u00e8ne \u00e0 part enti\u00e8re, si je puis dire. Un \u00e9crivain qui parle de vous et \u00e0 vous, arabes, Alg\u00e9riens, maghr\u00e9bins. Eh bien, votre contre-enqu\u00eate alg\u00e9rienne, \u00e9crite dans un fran\u00e7ais que peu de Fran\u00e7ais savent encore \u00e9crire ou m\u00eame parler, sachez que nous la rapatrions \u00e0 notre tour dans le tr\u00e9sor de notre litt\u00e9rature, je devrais dire la Litt\u00e9rature, celle qui peut faire de nous un peu mieux que des confr\u00e8res, des fr\u00e8res.\u00bb <\/strong><br \/>\n<strong>Ainsi, quels que soient l\u2019int\u00e9r\u00eat et la valeur litt\u00e9raire de l\u2019\u0153uvre de Daoud, elle devient naturellement fran\u00e7aise et \u00e9ligible \u00e0 un transfert au \u00abtr\u00e9sor\u00bb de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Il s\u2019agit, en fait, d\u2019un d\u00e9ni \u00e9crasant et humiliant de l\u2019autonomie et de la personnalit\u00e9 de la litt\u00e9rature d\u2019un pays ind\u00e9pendant. Nul n\u2019a jamais entendu cette revendication de la litt\u00e9rature de leurs anciennes d\u00e9pendances par Londres, Madrid et Lisbonne. Paris peut le faire sans mesurer le champ de l\u2019histoire et des d\u00e9colonisations. <\/strong><br \/>\n<strong>Et pour autant, il convient de redire que l\u2019Alg\u00e9rie, qui n\u2019est pas ferm\u00e9e aux relations litt\u00e9raires avec toutes les nations du monde, n\u2019est plus la France. Si l\u2019institution litt\u00e9raire fran\u00e7aise respectait l\u2019Alg\u00e9rie et sa litt\u00e9rature, si elle tenait \u00e0 primer un auteur alg\u00e9rien ou \u00e0 le promouvoir dans une comp\u00e9tition, elle aurait pu recommander Daoud et son maigrelet \u00abMeursault\u00bb pour concourir dans un prix litt\u00e9raire (il en est m\u00eame de prestigieux) r\u00e9serv\u00e9 aux litt\u00e9ratures \u00e9trang\u00e8res dans lequel ils auraient \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s aux plus grands noms et \u0153uvres de la litt\u00e9rature mondiale. Car, en France, la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne doit \u00eatre une litt\u00e9rature \u00e9trang\u00e8re et non un greffon import\u00e9. Cela devait \u00eatre le choix le plus l\u00e9gitime et le plus honorable pour ses auteurs et pour leur pays. C\u2019est le contraire qui a \u00e9t\u00e9 fait: Alg\u00e9rien, Daoud concourait comme un postulant fran\u00e7ais (ou assimil\u00e9, en version \u00abn\u00e9o-indig\u00e8ne\u00bb) \u00e0 des prix litt\u00e9raires typiquement franco-fran\u00e7ais.<\/strong><br \/>\n<strong>L\u2019intention n\u00e9ocoloniale est bien forte dans cette d\u00e9marche. Debray \u00e9voque donc un rapatriement dans \u00able tr\u00e9sor\u00bb de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Troublant mot, en v\u00e9rit\u00e9. Le dictionnaire Larousse l\u2019explique ainsi: \u00abFaire revenir des personnes, des biens, des capitaux dans leur pays d\u2019origine\u00bb. Le m\u00e9diologue ne per\u00e7oit pas la lourde signification de ce mot en Alg\u00e9rie, lorsque les bateaux charg\u00e9s de Fran\u00e7ais d\u2019Alg\u00e9rie quittaient les ports du pays exsangue, lamin\u00e9 par une longue et d\u00e9vastatrice guerre. Contre les attentes du FLN et de son gouvernement provisoire, la minorit\u00e9 fran\u00e7aise, juive et europ\u00e9enne, qui avait sa place dans le nouvel \u00c9tat, le d\u00e9sertait, pour forger dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et dans sa langue le mythe des \u00abrapatri\u00e9s\u00bb. C\u2019est en ces moments de terrible r\u00e9cession sociale, \u00e9conomique et culturelle que la fraternit\u00e9 aurait triomph\u00e9 de tous les extr\u00eames, mais il est admis que Fran\u00e7ais d\u2019Alg\u00e9rie et Indig\u00e8nes (les \u00abArabes\u00bb de Camus) n\u2019\u00e9taient pas des \u00abfr\u00e8res\u00bb. L\u2019Histoire et ses violences nombreuses l\u2019\u00e9tablissent.<\/strong><br \/>\n<strong>Le seront-ils n\u00e9cessairement aujourd\u2019hui derri\u00e8re le paravent des mots qui s\u00e9parent plus qu\u2019ils ne rassemblent et unissent ? L\u2019Alg\u00e9rie litt\u00e9raire et artistique devrait \u00eatre vigilante face aux sergents-recruteurs de France qui, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un R\u00e9gis Debray, agitent une insondable fraternit\u00e9 afin de revivifier leur vieille nation par le \u00abrapatriement\u00bb d\u2019\u00e9crivains et artistes de ses anciennes colonies, comme en t\u00e9moignent les \u00e9lections caract\u00e9ristiques d\u2019\u00e9trangers (entre autres l\u2019Alg\u00e9rienne Assia Djebar et, r\u00e9cemment, le Ha\u00eftien Dany Laferri\u00e8re) \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Il est clair qu\u2019on est devant un processus de d\u00e9nationalisation et de naturalisation pernicieux, qui prolonge le drame colonial. En l\u2019esp\u00e8ce, il n\u2019y a pas de maladresse dans le propos de R\u00e9gis Debray; il a bien raison: Daoud, le \u00abrebelle\u00bb, \u00e0 la langue \u00abcharnue\u00bb [&#8230;] a \u00e9t\u00e9 \u00abrapatri\u00e9\u00bb et il est d\u00e9finitivement perdu pour son pays et pour sa litt\u00e9rature. Au moment o\u00f9 l\u2019emprise de la France sur l\u2019Alg\u00e9rie, sur sa politique, sur son \u00e9conomie, sur son industrie, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi visible, voire choquante, il est souhaitable que les Alg\u00e9riens, soucieux de leur ind\u00e9pendance nationale, ouvrent le d\u00e9bat sur l\u2019incons\u00e9quente pr\u00e9dation culturelle fran\u00e7aise, \u00e0 la mesure d\u2019une douteuse entreprise n\u00e9ocoloniale.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong>Copyright pr\u00e9sentation Khaled Osman (juin 2015)<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lu dans Afrique-Asie, sous la plume de Abdellali Merdaci, l&rsquo;article particuli\u00e8rement virulent que ce professeur (de th\u00e9orie litt\u00e9raire \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Constantine) consacre, sous le titre \u00ab\u00a0R\u00e9gis Debray, Kamel Daoud et l\u2019Alg\u00e9rie: une r\u00e9p\u00e9tition n\u00e9ocoloniale\u00a0\u00bb, au couronnement litt\u00e9raire et m\u00e9diatique&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2023\/02\/rapatrie-dalgerie\/\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[168,132,167,63,169],"class_list":["post-2540","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","tag-abdellali-merdaci","tag-critique-litteraire","tag-kamel-daoud","tag-litterature-arabe-francophone","tag-regis-debray"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2540","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2540"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2540\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2540"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2540"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2540"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}