{"id":2705,"date":"2023-03-03T16:19:36","date_gmt":"2023-03-03T15:19:36","guid":{"rendered":"http:\/\/khaledosman.fr\/blog\/?p=2705"},"modified":"2023-03-03T16:19:36","modified_gmt":"2023-03-03T15:19:36","slug":"wajib","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2023\/03\/wajib\/","title":{"rendered":"Wajib"},"content":{"rendered":"<p><strong>Vu au cin\u00e9ma, <em>Wajib<\/em>, le nouveau film de la r\u00e9alisatrice palestinienne Anne-Marie Jacir.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Synopsis:<\/strong><br \/>\n<strong>Abou Shadi, 65 ans, divorc\u00e9, professeur \u00e0 Nazareth, pr\u00e9pare le mariage de sa fille. Dans un mois, il vivra seul. Shadi, son fils, architecte \u00e0 Rome depuis des ann\u00e9es, rentre quelques jours pour l\u2019aider \u00e0 distribuer les invitations au mariage, de la main \u00e0 la main, comme le veut la coutume palestinienne du \u00ab\u00a0wajib\u00a0\u00bb. Tandis qu\u2019ils encha\u00eenent les visites chez les amis et les proches, les tensions entre le p\u00e8re et le fils remontent \u00e0 la surface et mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve leurs regards divergents sur la vie.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mon avis:<\/strong><br \/>\n<strong>Depuis le formidable <em>Milh hadha al-bahr<\/em> (\u00ab\u00a0Le sel de la mer\u00a0\u00bb), on attend chaque nouveau film d&rsquo;Anne-Marie Jacir avec impatience. La parenth\u00e8se <em>Lamma choftak<\/em> (\u00ab\u00a0When I saw you\u00a0\u00bb) avait un peu d\u00e9\u00e7u avec ses allures de fable certes plus universelle mais &#8211; aussi de ce fait &#8211; moins incarn\u00e9e. <\/strong><br \/>\n<strong>Avec <em>Wajib<\/em>, elle revient au sch\u00e9ma du road-movie, r\u00e9duit toutefois aux dimensions d&rsquo;une ville arpent\u00e9e en tous sens, Nazareth. <\/strong><br \/>\n<strong>L&rsquo;opposition p\u00e8re-fils rev\u00eat une dimension famili\u00e8re, celle de l&rsquo;\u00e9ternel conflit des g\u00e9n\u00e9rations. De mani\u00e8re assez dr\u00f4latique (d&rsquo;autant plus si l&rsquo;on sait que les deux acteurs sont p\u00e8re et fils dans la vraie vie), la tension est exacerb\u00e9e par l&rsquo;exil du fils en Italie: il a en effet adopt\u00e9 un look r\u00e9solument moderne &#8211; pantalon fuchsia, chemise rose \u00e0 fleurs, catogan &#8211; qui n&rsquo;est pas du go\u00fbt de son p\u00e8re, tout comme sa r\u00e9ticence \u00e0 se marier, susceptible de nuire \u00e0 l&rsquo;honneur de la famille. <\/strong><br \/>\n<strong>Sur ce plan, Anne-Marie Jacir ne se prive pas d\u2019ailleurs de railler l\u2019intol\u00e9rance de la bonne soci\u00e9t\u00e9 de Nazareth et son go\u00fbt pour les comm\u00e9rages. <\/strong><br \/>\n<strong>Mais l&rsquo;opposition g\u00e9n\u00e9rationnelle se double ici d&rsquo;autres \u00e9l\u00e9ments qui l&rsquo;ancrent dans la r\u00e9alit\u00e9 palestinienne, en suivant des lignes de fracture autres que celles d\u00e9coulant du modernisme de la jeunesse ou du conservatisme de l&rsquo;ancienne g\u00e9n\u00e9ration. <\/strong><br \/>\n<strong>Ainsi, le fait que la petite amie de Shadi en Italie soit la fille d&rsquo;un dignitaire de l&rsquo;OLP est l&rsquo;occasion pour son p\u00e8re d&rsquo;exprimer ses griefs \u00e0 l&rsquo;encontre d&rsquo;une nomenklatura qu&rsquo;il juge corrompue et d\u00e9connect\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s, fustigeant sa propension \u00e0 refaire le monde depuis les salons capitonn\u00e9s des capitales internationales, quand ceux qui sont rest\u00e9s sur place &#8211; les \u00ab\u00a0Palestiniens de l&rsquo;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb &#8211; sont oblig\u00e9s de composer avec la r\u00e9alit\u00e9. <\/strong><br \/>\n<strong>Cette fracture culmine lorsque p\u00e8re et fils s&rsquo;opposent sur l&rsquo;opportunit\u00e9 d&rsquo;inviter Ronnie, un \u00ab\u00a0ami\u00a0\u00bb isra\u00e9lien de la famille, en qui Shadi voit un mouchard, quand son p\u00e8re, en lice pour une promotion, le m\u00e9nage sachant que \u00ab\u00a0rien ne se d\u00e9cide en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9ducation\u00a0\u00bb sans l&rsquo;aval de l&rsquo;occupant.<\/strong><\/p>\n<p><strong>En filmant patiemment et m\u00e9thodiquement la remise des invitations de mariage, la r\u00e9alisatrice prend ce qui peut de prime abord appara\u00eetre comme un gros risque: celui de rendre son film fastidieux. Or on sait depuis le \u00ab\u00a0Sel de la mer\u00a0\u00bb, qui \u00e9tait port\u00e9 par une \u00e9nergie rebelle, qu&rsquo;Anne-Marie Jacir a le sens du rythme, et qu&rsquo;elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 capable d&rsquo;imprimer \u00e0 ses oeuvres de fulgurantes acc\u00e9l\u00e9rations (l&rsquo;\u00e9chapp\u00e9e vers la mer de Soraya et de Emad, une fois le \u00ab\u00a0hold-up\u00a0\u00bb accompli). <\/strong><br \/>\n<strong>C&rsquo;est donc qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas ici d&rsquo;une prise de risque inconsid\u00e9r\u00e9e, mais au contraire d&rsquo;un parti pris parfaitement r\u00e9fl\u00e9chi, qui sert en fait trois objectifs.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Tout d&rsquo;abord, la r\u00e9p\u00e9tition participe d&rsquo;une certaine m\u00e9lancolie: tous ces foyers que le p\u00e8re et le fils visitent sont des familles dispers\u00e9es, attrist\u00e9es par le divorce d&rsquo;une fille ou bris\u00e9es par l&rsquo;incarc\u00e9ration d&rsquo;un fils. <\/strong><br \/>\n<strong>La t\u00e2che a beau \u00eatre li\u00e9e \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement heureux &#8211; le mariage de la cadette Amal &#8211; un lourd poids p\u00e8se sur ce c\u00e9r\u00e9monial, encore aggrav\u00e9 par l&rsquo;incertitude quant \u00e0 la venue de la m\u00e8re.<\/strong><\/p>\n<p><strong>En second lieu, cette insistance \u00e0 remettre les invitations de la main \u00e0 la main est un hommage au tr\u00e8s haut degr\u00e9 de civilisation qui r\u00e8gne dans cette soci\u00e9t\u00e9 palestinienne traditionnelle. Shadi le comprend, du reste, car m\u00eame si elle s&rsquo;accorde mal avec son impatience \u201coccidentale\u201d, \u00e0 aucun moment il ne se rebelle contre la lourdeur de la t\u00e2che. Abou Shadi pousse le wajib jusqu&rsquo;\u00e0 se rendre chez une vieille dame de ses connaissances dont il sait pourtant qu\u2019elle ne pourra en aucun cas \u00eatre pr\u00e9sente (presque impotente, elle n\u2019est plus capable de gravir son escalier), afin &#8211; supr\u00eame \u00e9l\u00e9gance &#8211; de lui remettre n\u00e9anmoins l&rsquo;invitation.<\/strong><br \/>\n<strong>Ce sens du <em>wajib<\/em> lui est d\u2019ailleurs bien rendu, puisque lui et son fils sont accueillis chaque fois avec la plus grande hospitalit\u00e9 (le p\u00e8re, professeur appr\u00e9ci\u00e9 de ses \u00e9l\u00e8ves, est une sorte de figure locale qui a gagn\u00e9 la sympathie de tous).<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le troisi\u00e8me objectif, enfin, est plus directement politique.<\/strong><br \/>\n<strong>Si Abou Shadi conna\u00eet individuellement chaque famille, chaque maison, chaque parcelle, s&rsquo;il sait exactement quelles tensions parcourent la ville ancienne, c&rsquo;est parce que cette terre lui appartient, parce qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;inverse de Ronnie (qui habite la colonie voisine et ne doit son invitation qu\u2019au statut privil\u00e9gi\u00e9 que l\u2019occupation lui accorde), il y est chez lui.<\/strong><\/p>\n<p><strong>&#8212;&#8212;&#8212;-<\/strong><br \/>\n<strong><em>Wajib<\/em>, un film de Anne-Marie Jacir, avec Mohammad Bakri, Saleh Bakri, Maria Zreik, Rana Alamudin Karam.<\/strong><br \/>\n<strong>Prix sp\u00e9cial au Festival de Locarno<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vu au cin\u00e9ma, Wajib, le nouveau film de la r\u00e9alisatrice palestinienne Anne-Marie Jacir. Synopsis: Abou Shadi, 65 ans, divorc\u00e9, professeur \u00e0 Nazareth, pr\u00e9pare le mariage de sa fille. Dans un mois, il vivra seul. Shadi, son fils, architecte \u00e0 Rome&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2023\/03\/wajib\/\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,150],"tags":[170,16],"class_list":["post-2705","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cinema","category-critique-de-film","tag-anne-marie-jacir","tag-palestine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2705","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2705"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2705\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2705"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2705"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2705"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}