{"id":3149,"date":"2023-07-19T22:06:02","date_gmt":"2023-07-19T20:06:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/?p=3149"},"modified":"2024-08-04T08:27:05","modified_gmt":"2024-08-04T06:27:05","slug":"une-romance-cousue-de-fil-dor-le-bleu-du-caftan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2023\/07\/une-romance-cousue-de-fil-dor-le-bleu-du-caftan\/","title":{"rendered":"Une romance cousue de fil d\u2019or (Le bleu du caftan)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Pr\u00e9sent\u00e9 au festival de Cannes 2022 dans la section \u00ab Un certain regard \u00bb Le bleu du caftan, le nouveau film de la r\u00e9alisatrice marocaine Maryam Touzani, est sorti en salles en France en mars 2023 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 au Maroc en f\u00e9vrier (avec des restrictions d\u2019\u00e2ge). A Cannes, il a remport\u00e9 le prestigieux prix de la Critique et accomplit depuis un beau parcours, glanant de nombreux prix ainsi qu\u2019une nomination aux Oscars. <\/strong><br \/>\n<strong>C\u2019est une \u0153uvre qui fera assur\u00e9ment date dans le cin\u00e9ma arabe, \u00e0 la fois pour sa mise en sc\u00e8ne parfaitement ma\u00eetris\u00e9e et pour sa fa\u00e7on audacieuse d\u2019aborder le th\u00e8me de l\u2019homosexualit\u00e9. La r\u00e9alisatrice a \u00e9labor\u00e9 le sc\u00e9nario et les dialogues avec Nabil Ayouch qui est \u00e9galement producteur, le couple (ils sont mari\u00e9s \u00e0 la ville) ayant travaill\u00e9 selon un sch\u00e9ma de collaboration d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9 sur leurs films pr\u00e9c\u00e9dents (Adam pour elle, Much loved pour lui).<\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-3152\" src=\"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/bleu_du_caftan_affiche-210x300.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/bleu_du_caftan_affiche-210x300.jpg 210w, https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/bleu_du_caftan_affiche-717x1024.jpg 717w, https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/bleu_du_caftan_affiche-560x800.jpg 560w, https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/bleu_du_caftan_affiche-260x371.jpg 260w, https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/bleu_du_caftan_affiche-160x229.jpg 160w, https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/bleu_du_caftan_affiche.jpg 840w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/><\/p>\n<p><strong>Ce qui frappe d\u2019embl\u00e9e, c\u2019est l\u2019utilisation de l\u2019espace. Le film se d\u00e9roule en grande partie dans le volume confin\u00e9 d\u2019une \u00e9choppe de broderie au c\u0153ur de la m\u00e9dina de Sal\u00e9, qui elle-m\u00eame forme un labyrinthe de venelles tortueuses et intriqu\u00e9es. <\/strong><br \/>\n<strong>C\u2019est l\u00e0 que Halim (Saleh Bakri) et sa femme Mina (Lubna Azabal) confectionnent au fil des ans des caftans destin\u00e9s \u00e0 des clientes de la haute soci\u00e9t\u00e9 marocaine. M\u00eame s\u2019ils se sont bien r\u00e9parti les r\u00f4les \u2013 il est le <em>maalem<\/em> (le ma\u00eetre-artisan) qui travaille patiemment les \u00e9toffes, tandis qu\u2019elle g\u00e8re les relations avec la client\u00e8le et les fournisseurs, n\u00e9gociant fermement les prix et les d\u00e9lais, l\u2019endroit peine \u00e0 les contenir. Cette exigu\u00eft\u00e9 conditionne les comportements (impossible de trouver une quelconque intimit\u00e9) et les d\u00e9placements (il faut s\u2019effacer pour laisser place \u00e0 l\u2019autre). La m\u00eame contrainte vaut pour leur appartement situ\u00e9 non loin de l\u00e0, qui para\u00eet ne comporter qu\u2019une chambre \u00e0 coucher et un renfoncement o\u00f9 Halim se r\u00e9fugie pour fumer. Tous ces espaces, \u00e9clair\u00e9s par le jour naturel ou par des chandelles, donnent au film sa photographie somptueuse, toute de clairs-obscurs.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans cet atelier, on travaille exclusivement \u00e0 la main, avec une exigence de qualit\u00e9 qui fait tout le prix de ces pi\u00e8ces uniques. Le film est une v\u00e9ritable ode \u00e0 cet art exigeant et minutieux, dont chaque \u00e9tape est importante : le choix des \u00e9toffes, appr\u00e9ci\u00e9es dans leurs teintes, leurs textures et leur souplesse, la beaut\u00e9 du fil d\u2019or qu\u2019on doit enrouler et d\u00e9rouler autour des bobines&#8230; C\u2019est un art qui toutefois est en train de dispara\u00eetre. A une femme qui apporte un somptueux caftan confectionn\u00e9 selon des techniques qui n\u2019ont plus cours, Halim r\u00e9pond r\u00eaveusement : \u00ab J\u2019ai connu un artisan qui les faisait, il avait appris aupr\u00e8s des Juifs\u2026 \u00bb. Cependant, cette exigence a un prix, et elle impose des d\u00e9lais de livraison extr\u00eamement longs, d\u2019autant que Halim est seul face \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 de la t\u00e2che : chaque caftan est travaill\u00e9 sur mesure, brod\u00e9 selon les exigences de la cliente et en fonction de l\u2019occasion o\u00f9 il sera port\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p><strong>D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de faire venir un apprenti : ce sera Youssef (Ayoub Missioui), dont on assiste au recrutement par le couple. Malgr\u00e9 le talent naturel du jeune homme et sa bonne volont\u00e9 \u00e9vidente, Mina se montre circonspecte, persuad\u00e9e qu\u2019il finira par partir comme tant d\u2019autres avant lui qui n\u2019ont pas eu la patience ou la rigueur pour ce travail ingrat et ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 devenir livreurs pour \u00e9pouser le rythme de l\u2019\u00e9poque. Halim, quant \u00e0 lui, veut y croire, Youssef semble \u00eatre d\u2019une autre trempe et m\u00fb par un vrai d\u00e9sir d\u2019apprendre. Mais peut-\u00eatre y a-t-il autre chose, et le scepticisme de Mina ne tarde pas \u00e0 se muer en franche hostilit\u00e9\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>L\u2019homosexualit\u00e9 de Halim nous a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d\u2019embl\u00e9e, d\u2019abord indirectement dans son enti\u00e8re passivit\u00e9 au lit (on voit Mina le prendre dans une \u00e9treinte qu\u2019il subit sans plaisir), puis plus explicitement lors d\u2019une sc\u00e8ne de hammam, film\u00e9e comme un rituel : l\u00e0 encore, la mise en sc\u00e8ne joue avec virtuosit\u00e9 de l\u2019organisation des espaces, plus amples mais rendus oppressants par la moiteur \u00e9touffante qui baigne les corridors, les salles communes et les cabines individuelles.<\/strong><\/p>\n<p><strong>L\u2019arriv\u00e9e de Youssef dans la vie du couple, qui co\u00efncide avec l\u2019aggravation de la maladie de Mina, agit comme un catalyseur. Une timide romance entre Halim et Youssef, \u00e0 peine sugg\u00e9r\u00e9e par un rapprochement, une \u00e9treinte ou une t\u00e2che accomplie en commun, permet une \u00e9chapp\u00e9e hors du sexe sans amour pris \u00e0 la sauvette dans les espaces priv\u00e9s du hammam. La douceur de leur caract\u00e8re les unit aussi dans une complicit\u00e9 amus\u00e9e face \u00e0 la fermet\u00e9 affich\u00e9e de Mina. <\/strong><br \/>\n<strong>L\u2019histoire se lit aussi dans les corps des personnages, en particulier sur leurs dos qui r\u00e9v\u00e8lent leur force ou leurs faiblesses. Le dos vigoureux et bronz\u00e9 de Youssef quand il se change dans l\u2019\u00e9choppe, s\u2019attirant les regards de Halim et les remontrances de Mina (\u00ab La prochaine fois tu te changes chez toi, on n\u2019a pas le temps pour \u00e7a. \u00bb). Le dos osseux et h\u00e2ve de Mina, sur lequel la maladie exerce son emprise \u2013 elle n\u2019est plus capable de manger autre chose que les quartiers de mandarines que Halim lui pr\u00e9pare amoureusement. Celui enfin de Halim, encore solide mais macul\u00e9 de taches de vieillesse.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le film suit son lent cheminement pour nous montrer les liens qui s\u2019\u00e9tablissent entre les trois protagonistes. Mina r\u00e9siste tant bien que mal \u00e0 la maladie, tenant \u00e0 rester jusqu\u2019au bout l\u2019\u00e9pouse vaillante, malgr\u00e9 les protestations de Halim dont l\u2019affection pour sa femme transpire dans chacun de ses gestes et qui la supplie de se m\u00e9nager. Sa m\u00e9fiance initiale envers Youssef se mue bient\u00f4t en indulgence \u2013 n\u2019est-ce pas celui qui apporte \u00e0 Halim la vitalit\u00e9 qu\u2019elle n\u2019est plus capable de lui donner ? Malgr\u00e9 sa conscience de le perdre, elle conserve \u00e0 son \u00e9poux sa pleine estime et le d\u00e9fend face aux exigences absurdes des clientes, qu\u2019elle oblige \u00e0 se plier au rythme du maalem \u2013 c\u2019est lui le patron qui dicte le calendrier. Quand viendra le temps des aveux, elle le lib\u00e9rera de sa honte en affirmant qu\u2019elle ne conna\u00eet pas plus noble que lui, lui restituant d\u2019une certaine mani\u00e8re sa dignit\u00e9 d\u2019homme.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Cette cellule familiale et amoureuse se soude progressivement contre les intrusions ext\u00e9rieures, v\u00e9cues comme des agressions. Les clientes press\u00e9es, qui voudraient la qualit\u00e9 du travail fait main mais la vitesse des \u00ab machines \u00bb, et qui, face \u00e0 un d\u00e9lai jug\u00e9 trop long, agitent la menace d\u2019aller \u00e0 la concurrence. Le fameux caftan bleu qui donne son titre au film concentre les attentes : la cliente vient sans cesse s\u2019enqu\u00e9rir de l\u2019avancement des travaux, quand une autre se dit pr\u00eate \u00e0 payer davantage pour l\u2019arracher \u00e0 sa commanditaire initiale. Mais les intrusions sont \u00e9galement le fait des voisines qui passent leur temps \u00e0 \u00e9pier et se piquent de r\u00e9genter la m\u00e9dina : l\u2019une d\u2019elles hurle sur le barbier de rue pour qu\u2019il baisse le son de sa radiocassette \u2013 le m\u00eame son sur lequel danseront les trois protagonistes dans une des plus belles sc\u00e8nes du film.<\/strong><\/p>\n<p><strong>La r\u00e9alisatrice, inspir\u00e9e par une rencontre faite il y a quelques ann\u00e9es dans la m\u00e9dina, d\u00e9clare avoir voulu ouvrir le d\u00e9bat sur la question de l\u2019homosexualit\u00e9. Nul doute que ce film tout en d\u00e9licatesse, avec son choix avis\u00e9 de ne pas heurter le public \u00e0 travers des sc\u00e8nes trop explicites et son jeu d\u2019acteurs tout en nuances, y contribuera. Mais c\u2019est peut-\u00eatre du finale en forme de trag\u00e9die que vient la v\u00e9ritable subversion, quand Halim d\u00e9cide, passant outre la tradition, de donner \u00e0 sa femme le seul hommage qu\u2019il juge digne d\u2019elle\u2026<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9sent\u00e9 au festival de Cannes 2022 dans la section \u00ab Un certain regard \u00bb Le bleu du caftan, le nouveau film de la r\u00e9alisatrice marocaine Maryam Touzani, est sorti en salles en France en mars 2023 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/2023\/07\/une-romance-cousue-de-fil-dor-le-bleu-du-caftan\/\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,150],"tags":[292,293,93,291,173,294],"class_list":["post-3149","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cinema","category-critique-de-film","tag-homosexualite","tag-lubna-azabal","tag-maroc","tag-maryam-touzani","tag-nabil-ayouch","tag-saleh-bakri"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3149","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3149"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3149\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3174,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3149\/revisions\/3174"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3149"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3149"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.khaledosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3149"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}