La chambre de Rica était grand ouverte lorsqu’ils y retournèrent. Deux réfugiés iraniens, un troisième du Maroc et un quatrième du Ghana aidaient Yasmine à faire un grand ménage, allant à tour de rôle lui remplir des seaux d’eau.
Les Iraniens lui avaient prêté une brosse et des ustensiles de nettoyage. Elle leur avait demandé à tous de l’appeler “Yasmine” tout court. Après coup, il comprit pourquoi tous s’étaient portés volontaires pour l’aider : la curiosité – ils étaient aiguillonnés par l’envie de découvrir à quoi ressemblait la chambre de Rica. L’un d’entre eux voulait vérifier si le pigeon vivait toujours avec lui.
Plus tard, Yasmine apprit d’eux que la plupart des réfugiés du camp avaient essayé d’aborder son neveu et d’échanger avec lui pour l’aider, mais qu’aucun n’y était parvenu. Sa porte leur était fermée en permanence, et ils n’entendaient aucun son ni mouvement filtrer de l’intérieur, excepté le roucoulement du pigeon.
“C’est vrai qu’un pigeon vivait dans ta chambre ? se risqua-t-elle à lui demander.
— Oui, c’est exact. Mais il s’est envolé.”
Jetant un coup d’œil à ses affaires empilées à la porte de la chambre, puis un autre aux murs dont les photos obscènes avaient été arrachées, et encore un dernier au lit qu’on avait débarrassé de ses couvertures et de ses oreillers, Rica baissa la tête et poussa un soupir triste. Il se pencha vers le tas d’affaires jonchant le sol pour ramasser un oreiller. Sa tante lui dit que même des rats n’auraient pas voulu d’une literie pareille, elle allait demander qu’on lui procure un oreiller et un couvre-lit neufs, et si sa demande était refusée, elle irait sans délai lui acheter tout ce qu’il lui fallait.
Rica se prit la tête entre les mains. On eût dit qu’il allait fondre en sanglots. Il s’était jusqu’ici employé à récupérer tous les objets trouvés sur son chemin, même s’ils étaient fatigués et n’étaient plus bons que pour la poubelle, il les prenait pour les enterrer dans sa chambre. Ils lui tenaient compagnie dans sa solitude, et il aspirait à les avoir rien qu’à lui. Il faut dire que depuis son enfance, il n’avait jamais rien possédé en propre : pas une gomme, pas un taille-crayon ni un stylo. Tous les objets neufs allaient d’abord à Naji, et ne lui revenaient que dans un second temps.
Les tombes de ces objets le cernaient, depuis son armoire, elles avaient rampé jusqu’à ses cheveux, jusqu’à ses dents, jusqu’à ses yeux, et fini par englober tout son corps. De ce fait, il ne se lavait plus que rarement. Tout ce qui avait trait à sa personne était devenu lointain, son corps l’avait abandonné pour partir ailleurs, seul son esprit demeurait présent afin de l’emmener dans des expéditions généralement calmes et pacifiques, quoique parfois hostiles.
Chaque fois que son esprit criait “J’ai faim, j’ai faim”, il se précipitait à l’épicerie et achetait des dizaines de boîtes de macaronis, sans plus provoquer d’étonnement chez l’épicier allemand, désormais habitué à lui et à ses commandes un peu surprenantes.
Non, il ne voulait pas se souvenir de ses expéditions hostiles, lorsqu’il lui était arrivé de soulever les chaises des jardins publics pour les brandir bien haut avant de les jeter au sol. Son activité principale, à présent, c’était d’attendre à longueur de journée : il attendait, attendait encore, après quoi il allait se coucher le plus tôt possible afin de ne plus attendre. Le matin, il se levait de bonne heure pour guetter l’arrivée au courrier de la fameuse enveloppe qui serait libellée à son nom, “Rica Chahar”, transcrit en allemand et précédé de la mention “Herr” – ça voulait dire“Monsieur”. On lui demanderait d’accuser réception de cette lettre par laquelle on lui confirmait que ses papiers avaient été acceptés et que les autorités avaient accédé à sa demande de résider en Allemagne et d’en acquérir la nationalité.
Extrait de « La danse du paon », Hanan El-Cheikh, traduit de l’arabe (Liban) par Khaled Osman, Sindbad-Actes Sud, 2024
