Renommer le monde? Tout est affaire de traduction dans la vie de Sôseki.
Il y a le chinois, la langue classique dans laquelle il s’éduque, apprenant par cœur les milliers de vers qui font la longue littérature du passé. Parmi les grands écrivains japonais, il est l’un des derniers à savoir écrire directement dans la forme immuable et héritée de la vieille pensée chinoise où il composera de la poésie toute sa vie durant.
Il y a l’anglais aussi auquel Sôseki répugne tout d’abord mais dont il pressent sans doute qu’il est la langue de l’avenir et à laquelle il va se former à l’université de Tôkyo – cette même université où, une
quinzaine d’années plus tard, succédant à Lafcadio Hearn, il sera le premier professeur japonais à occuper la chaire de littérature britannique.

Sôseki écrit en chinois (ces poèmes qu on nomme des kanshi), il écrit en anglais (des poèmes encore, dont son professeur d’alors remarque qu’ils ressemblent à du William Blake mais en plus incohérent).
Dans la langue de Shakespeare, il traduit Kamo no Chômei dont la méditation mélancolique sur le cours du temps se met à sonner tout comme un monologue tragique murmuré sur une scène et disant l’inconsistance de l’existence humaine, la grande nuit du rêve enveloppant toute vie.
Étrangement, le japonais viendra après le chinois, après l’anglais. Longtemps après comme si, pour Sôsekı, sa propre langue était en vérité la plus lointaine, la plus étrangère et que, pour envisager enfin de l’écrire, il lui avait fallu en passer par la langue morte d’une civilisation fossile et par l’idiome barbare d’un Empire enfant.
Son premier vrai livre, Sôseki le voit seulement paraître en 1905. Il s’intitule Wagahai wa neko de aru (Je suis un chat). Sôseki est alors âgé de trente-sept ans. Il lui reste à peine plus d’une décennie à vivre, une décennie au cours de laquelle il publie une dizaine de grands récits qui rencontrent un succès immédiat et avec lesquels, de l’avis unanime des critiques, s’invente le roman japonais moderne.
Ce sont des livres très étranges, et que leur légère mais insistante étrangeté défend contre toute velléité de les interpréter, des livres dont personne ne semble trop savoir que dire, et dont la fausse familiarité recèle comme la réserve rêveuse d’un secret.
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Sarinagara, de Philippe Forest, Gallimard 2004 et Folio 2006.
